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La question de l'architecture en Chine par Laurent (septembre 2003)


Bonjour à tous, pour rebondir sur la question du développement de la Chine, voilà un texte que j'ai écrit dans une de mes correspondances il y a quelque temps. Les réactions sur le site du logomacho sont les bienvenues.

N'ayant pas vraiment mis les pieds à Shanghai, et ne connaissant de Pékin à peu de chose près que l'ambassade de France, je ne peux pas parler des projets de Paul Andreu ou de Jean-Marie Charpentier. Mais si je me limite à la ville où j'ai vécu, dans le centre de la Chine, la question de l'architecture est majeure, au travers de laquelle il me semble, transparaissent des problèmes d'urbanisme et d'esthétique, mais traduit bien également l'époque dans laquelle la Chine vit actuellement : un certain aspect de l'Occident comme modèle, l'absence de culture esthétique, l'absence de vision à long-terme, et par-dessus tout, l'argent comme centre de tout.

Il faut d'abord dire que je crois que l'architecture ne se juge pas à des projets pharaoniques ou exceptionnels dans des villes-vitrines (ici, Shanghai et Pékin), comme la construction d'un opéra ou d'un aéroport, mais dans des villes de province plus reculées, ou l'on peut juger à des constructions simples - des immeubles d'habitation, le choix d'un enduit, l'arrangement des poubelles sur le trottoir, qui tiennent du paysagisme et de l'urbanisme - si l'architecture est une part de la culture actuelle. Cela revient à dire que la vraie valeur architecturale d'un pays ne se résume pas aux réalisations et idées de son élite, mais à la culture de sa masse. Cela sonne un peu communiste, mais ce que je veux dire est simple. C'est comme la richesse d'un pays. Elle ne se mesure raisonnablement pas au nombre de milliardaires, mais au niveau de vie moyen de sa population. Or, ce manque de culture esthétique est un grand problème dans ma ville, à mes yeux. En face de chez moi, un immeuble a poussé en quelques mois, avec plus de vingt étages, et recouvert des trop fameux "petits carreaux chinois". Son ombre carrée plane sur 2 kilomètres de rayon. Un quartier entier est défiguré. Comment un tel projet a-t-il pu voir le jour ? On m'a dit que de tels projets sont conçus et acceptés en quelques semaines...

En outre, mes voisins de palier n'ont aucune opinion sur la question. C'est un immeuble, c'est grand, c'est haut, ça n'a pas besoin d'être beau. Et puis, quand bien même ne seraient-ils pas d'accord, il n'y a pas "d'association de défense" des habitants du quartier ! Qu'est-ce que la beauté d'un immeuble, d'ailleurs ? Pour la plupart des Chinois, un immeuble est beau s'il est moderne, et il est moderne s'il est haut. J'ai de nombreuses anecdotes a ce sujet. La plus édifiante est probablement celle de ce Chinois qui me montre avec fierté la construction du plus haut immeuble de la ville. "Mais, me dit-il, en France ou aux États-Unis, peut-être serait-il le plus petit". Car de nombreux chinois voient l'Europe haute et en verre, à la manière de Manhattan. Voila à quoi ressemble la modernité, pensent-ils. Aucun d'entre eux ne songeraient comme moi que la modernité, c'est l'aménagement d'espaces verts pratiques et harmonieux, la répartition idéale de poubelles dont formes et couleurs sont choisies en fonction de l'environnement, l'enterrement des câbles électriques et téléphoniques, des lois protégeant la cohérence des immeubles entre eux - pour qu'on ne voie plus jamais un "xiao qu" (petit ensemble d'immeubles, NDLR) traditionnel côtoyant un mastodonte en briques et une tour ocre.

Hélas, cet immeuble massif qui a plongé la moitié de mon appartement dans l'ombre n'est pas une exception. Partout dans ma ville, comme d'ailleurs partout en Chine, des grues manœuvrent nuit et jour pour donner vie à des ensembles similaires. Probablement, au passage, tous construits dans des conditions lamentables par des paysans sans "hukou" (la carte d'identité chinoise, NDLR), payés au lance-pierres, et dont la qualification est très faible, ces immeubles prétendent peut-être simplement "répondre aux besoins". Car je ne vois aucune vision à long terme, aucune conscience de ce que ces bâtiments se dresseront pendant plusieurs décennies. Bien sûr, ils seront démolis rapidement - ils ne vivront pas plusieurs siècles comme les immeubles du passé. Précisément, d'ailleurs, ils ne sont pas construits dans une optique de long terme : dans mon appartement refait à neuf l'an dernier, le carrelage se décolle, le plâtre se décroûte. L'investissement immobilier ne me paraît, par conséquent, pas très intéressant.

Je raisonne peut être trop en termes occidentaux, peut-on penser. Sans doute devrais-je ouvrir mon esprit et le laisser s'imprégner d'architecture chinoise. Mais alors qu'est-ce que l'architecture moderne chinoise ? Je ne vois qu'un vaste bric-à-brac, fait de fascination pour les modèles occidentaux, flanqués de toits en pagode, pour faire voir que "c'est chinois" (ce qui me fait croire qu'ils construisent ces immeubles de la même manière que des occidentaux décideraient de construire un immeuble "à la chinoise"). Un formidable salmigondis donc, à l'image de mon lieu de travail, ou l'on peut trouver divers styles architecturaux tous réunis dans le même groupe d'immeubles. Colonnes gréco-washingtoniennes, toits méditerranéens, façades en verre, espaces verts repartis à la "Sim City", immeubles en briques rouges... C'est copier - avec un succès inégal - un certain aspect de l'architecture occidentale, et pas la quintessence de celle-ci. Qu'on ne se méprenne pas. Ce que j'ai vu de l'architecture passée, ce qui a survécu pour des raisons touristiques ou ethno-culturelles (les quartiers des minorités, par exemple) est charmant et a une forte identité. Mais la plupart de ce qui reste est bien souvent recouvert de béton, et sinon il est préservé, dans les enceintes limitées d'un morceau d'histoire, comme des parenthèses qui rappellent un passé bien révolu.

A qui imputer la responsabilité ? Aux Occidentaux, qui ont colonisé et humilié la Chine ? Aux Japonais, qui l'ont envahie et bombardée ? A l'ère Mao, qui a été culturellement une époque d'obscurantisme qui n'a d'égale que chez son grand frère soviétique ? A l'absence d'implication citoyenne, sentiment qui n'a jamais existé en Chine (et pour cause) ? A tout cela en même temps ? Voilà un autre problème. Toujours est-il que j'ai eu tout au long de mon séjour un pincement au cour à chaque fois qu'un nouveau monstre hideux sortait de terre, admiré seulement parce qu'il poussait plus haut que les autres. Un pincement au cœur, parce que je ressens pour la Chine ce que beaucoup d'Occidentaux qui l'ont visitée, ou y ont vécu, ressentent : un mélange d'amour et de haine, nourri des nombreux paradoxes chinois - et sans doute aussi des miens.

Laurent, le 11 septembre 2003

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